Dans un monde obsédé par la vitesse et la productivité instantanée, les communautés insulaires offrent un contraste fascinant. Leur rapport au temps, façonné par l’isolement géographique, les cycles naturels et des siècles de traditions, révèle une philosophie alternative : celle où lenteur ne rime pas avec inefficacité. Les îles, qu’elles soient tropicales, méditerranéennes ou nordiques, ont développé des stratégies temporelles uniques qui leur permettent de conjuguer délibération réfléchie et réactivité opérationnelle. Cette double compétence, souvent incomprise par les observateurs continentaux, représente pourtant un modèle de résilience particulièrement pertinent à l’heure où les organisations modernes repensent leurs paradigmes de performance. Face aux défis climatiques et logistiques décrits dans les recherches récentes sur la vulnérabilité des territoires insulaires, comprendre comment ces populations gèrent le temps devient essentiel pour anticiper leur adaptation aux changements à venir.

Le concept du « temps insulaire » dans les sociétés polynésiennes et caribéennes

Les sociétés insulaires du Pacifique et des Caraïbes ont développé une conception du temps radicalement différente de celle qui prévaut dans les métropoles occidentales. Cette temporalité alternative ne constitue pas un retard culturel, mais bien une adaptation sophistiquée aux réalités géographiques et écologiques de l’insularité. Le « temps insulaire » s’ancre dans une observation fine des cycles naturels et une priorité accordée aux relations humaines sur les échéances mécaniques.

L’approche temporelle traditionnelle des îles Fidji et de Vanuatu

Aux Fidji, le concept de « Fiji Time » reflète une philosophie où l’événement prime sur l’horaire. Une réunion commence non pas à une heure précise, mais lorsque les personnes importantes sont présentes et que le contexte social est propice. Cette approche, loin d’être chaotique, repose sur une lecture subtile des dynamiques communautaires. À Vanuatu, la notion de « kastom taem » (temps coutumier) structure encore largement la vie quotidienne dans les villages. Les activités s’organisent selon les marées, les saisons de plantation et les obligations cérémonielles, créant une rythmicité organique plutôt que mécanique.

Cette temporalité traditionnelle démontre une efficacité remarquable pour la gestion des ressources naturelles. En synchronisant les activités humaines avec les cycles écologiques, ces communautés ont maintenu des écosystèmes productifs pendant des millénaires, là où des approches industrielles auraient épuisé les ressources en quelques décennies.

Le « Island Time » jamaïcain versus le chronométrage continental

En Jamaïque, le « Island Time » représente plus qu’une simple relaxation face aux horaires : il constitue une résistance culturelle au rythme imposé par le colonialisme et le capitalisme industriel. Cette temporalité alternative valorise la qualité des interactions sur leur brièveté, et l’accomplissement significatif sur la simple productivité quantifiable. Paradoxalement, cette approche génère une forme d’efficacité sociale que les chronométrages rigides peinent à atteindre.

Les recherches anthropologiques montrent que dans les communautés pratiquant l’Island Time, le taux de résolution collaborative des problèmes complexes dépasse souvent celui observé dans des environnements temporellement contraints. Le temps accordé aux délibérations informelles et aux consensus émergents produit des décisions plus durables et mieux acceptées socialement.

La distinction entre temps monochronique et polychronique chez Edward T. Hall

L’anthropologue Edward T. Hall a formalisé cette différence à travers

la distinction entre un temps monochronique, typique des sociétés industrielles occidentales, et un temps polychronique, que l’on retrouve fréquemment dans les cultures insulaires. Dans un système monochronique, le temps est segmenté, linéaire, découpé en unités mesurables et hiérarchisées : on fait une chose après l’autre, les agendas dominent et le respect strict des horaires devient une valeur en soi. À l’inverse, le temps polychronique accepte la simultanéité : plusieurs interactions, tâches et niveaux de réalité peuvent coexister dans le même intervalle, sans que cela soit perçu comme du désordre.

Les sociétés insulaires polynésiennes et caribéennes s’inscrivent souvent dans cette logique polychronique. On peut discuter d’un projet de pêche pendant une cérémonie, régler un conflit familial au détour d’une réunion publique, ou interrompre une activité économique pour répondre à une obligation communautaire sans que personne n’y voie une rupture de productivité. Pour les organisations continentales, comprendre cette gestion polychronique du temps ouvre des pistes précieuses : intégrer davantage de flexibilité dans les plannings, accepter des temporalités parallèles, ou encore valoriser les temps d’échange informel comme des leviers de cohésion et de décision.

Les rituels quotidiens des habitants des îles féroé et leur rythmicité naturelle

Dans les îles Féroé, au nord de l’Atlantique, la gestion du temps est intimement liée à la rudesse du climat et à la variabilité des conditions de mer. Les journées ne se planifient pas uniquement à partir d’un calendrier, mais à partir de fenêtres météorologiques : on sort pêcher lorsque les vents et la houle le permettent, on répare les équipements lorsque la tempête impose de rester à terre, on abattage les moutons en fonction des saisons d’herbage. Ce rapport au temps, flexible mais hautement attentif à l’environnement, crée une forme d’efficacité opportuniste que l’on observe rarement dans les bureaux climatisés des grandes villes.

Les rituels quotidiens – préparation du café en communauté, observation du ciel, écoute des bulletins maritimes – jouent un rôle central dans cette rythmicité naturelle. Ils servent à la fois de balises temporelles et de moments de synchronisation sociale. On pourrait comparer ces rituels à des « mises à jour système » quotidiennes : ils permettent à chacun de recalibrer ses priorités en fonction de l’état réel du monde, plutôt que de rester prisonnier d’un planning figé. Pour les entreprises cherchant à mieux intégrer l’incertitude (qu’elle soit climatique, économique ou géopolitique), cette capacité à ajuster en continu le tempo des activités constitue une source d’inspiration directe.

Les mécanismes d’adaptation productive face aux contraintes géographiques insulaires

Si le temps insulaire semble parfois plus lent vu de l’extérieur, il est en réalité structuré par des impératifs de survie logistique. L’isolement, la dépendance aux liaisons maritimes ou aériennes et la vulnérabilité aux aléas climatiques obligent les îles à inventer des systèmes de planification cyclique et d’anticipation fine. Là encore, lenteur apparente et efficacité réelle ne s’opposent pas : la préparation prend du temps, mais elle permet d’éviter les crises majeures et les ruptures de fonctionnement.

La gestion des approvisionnements à malte et aux seychelles : planification cyclique

À Malte comme aux Seychelles, la question des approvisionnements alimentaires, énergétiques ou médicaux impose une gestion du temps très particulière. Les arrivées de cargos, les rotations des porte-conteneurs et les liaisons aériennes déterminent des cycles d’abondance et de rareté. Plutôt que de subir ces fluctuations, les autorités et les acteurs économiques ont appris à les intégrer dans leurs modèles de gestion : constitution de stocks tampons, commandes groupées anticipées, calendriers d’importation calés sur les saisons touristiques ou de pêche.

Concrètement, cela se traduit par une planification cyclique : on pense en semaines, en mois et en saisons, plutôt qu’en flux tendu au jour le jour. Ce décalage avec la logique « just-in-time » dominante dans les économies continentales explique en partie la résilience de ces territoires face aux crises logistiques mondiales récentes. Pour vous, dirigeant ou manager, s’inspirer de ces pratiques peut signifier : accepter des niveaux de stock un peu plus élevés, programmer des revues d’approvisionnement saisonnières, ou encore scénariser des plans B et C en cas de rupture de chaîne.

Les systèmes de rotation agricole traditionnels dans les îles canaries

Dans les îles Canaries, les systèmes agricoles traditionnels reposent sur des rotations savamment orchestrées, comme le célèbre système de culture de la pomme de terre et des céréales sur les terrasses volcaniques. Ces rotations ne répondent pas seulement à des impératifs agronomiques, mais à une gestion long terme des sols et de l’eau, ressource rare sur ces îles. La temporalité n’est pas celle de l’année comptable, mais celle de plusieurs cycles de culture, parfois planifiés sur cinq à dix ans.

Cette approche démontre comment une « lenteur » assumée – privilégier la fertilité durable plutôt que le rendement immédiat – produit une efficacité globale supérieure. À l’image d’un investisseur qui diversifie et étale ses placements dans le temps, les agriculteurs canariens répartissent les risques et étalent les pics de travail. Pour les organisations modernes, c’est une leçon directe : intégrer des cycles longs de régénération (pour les sols, mais aussi pour les équipes, les outils, les projets) peut éviter l’épuisement des ressources et la perte de performance.

L’optimisation logistique dans l’archipel des açores face à l’isolement maritime

Les Açores, situées en plein Atlantique, illustrent à quel point l’isolement géographique peut devenir un moteur d’innovation logistique. Chaque île de l’archipel possède des besoins spécifiques, des capacités de stockage limitées et des fenêtres météo parfois très courtes pour accueillir des navires. Les autorités et les entreprises locales ont donc mis en place des systèmes d’information et de coordination sophistiqués, qui combinent données météorologiques, prévisions de demande et planification des rotations maritimes.

On assiste ainsi à un paradoxe intéressant : la vie quotidienne peut paraître calme et lente, alors que la gestion des flux de marchandises se fait à un niveau de précision proche de celui des grands hubs portuaires. C’est un peu comme si une petite ville de campagne pilotait en coulisse un aéroport international. Pour les chaînes logistiques continentales, les Açores montrent qu’il est possible de conjuguer une gestion du temps douce pour les personnes avec une haute intensité de synchronisation pour les flux.

Les stratégies de stockage et d’anticipation saisonnière en islande

En Islande, la temporalité productive est rythmée par l’alternance très marquée entre saisons sombres et saisons lumineuses. Historiquement, les communautés ont développé des stratégies de stockage poussées : séchage et fermentation des aliments, mise en réserve de poissons et de viandes, constitution de stocks de combustibles pour l’hiver. Le temps de l’été n’est pas seulement celui de l’abondance, mais celui de la préparation intensive en vue des mois difficiles.

Encore aujourd’hui, cette culture de l’anticipation saisonnière imprègne la société islandaise : les entreprises planifient les grands chantiers à la belle saison, les infrastructures sont pensées pour résister à des épisodes extrêmes, et la gestion des risques (volcaniques, météorologiques) fait l’objet d’exercices réguliers. Pour vous, cette logique peut inspirer une autre façon de gérer le calendrier : identifier vos « saisons hautes » et vos « saisons basses », concentrer les efforts de transformation lorsque les conditions sont favorables, et utiliser les périodes creuses pour renforcer les capacités, former les équipes et consolider les systèmes.

La philosophie méditerranéenne du temps : de corse en sardaigne

Dans le bassin méditerranéen, les îles comme la Corse et la Sardaigne ont développé une relation au temps encore différente, marquée par la lenteur apparente des journées, la chaleur estivale et l’importance des liens familiaux. Pourtant, derrière l’image de la sieste et des cafés interminables, se cache une organisation du temps finement adaptée à des contraintes climatiques, pastorales et maritimes. Ici, l’efficacité se mesure à la continuité des pratiques sur plusieurs générations plutôt qu’à la vitesse d’exécution immédiate.

Le rythme circadien ajusté aux cycles solaires insulaires

En Corse comme en Sardaigne, la chaleur estivale impose des ajustements du rythme circadien. Les activités physiques les plus intenses se concentrent tôt le matin et en fin d’après-midi, laissant le cœur de journée à des tâches moins exigeantes ou à des temps de repos. Ce fractionnement des efforts n’est pas une paresse, mais une optimisation énergétique : travailler contre le soleil reviendrait à épuiser les organismes et à réduire la productivité globale.

Ce modèle rejoint les recherches récentes en chronobiologie qui montrent que respecter les rythmes naturels (lumière, température, alternance veille-sommeil) améliore la performance cognitive et physique. En ce sens, le fameux « temps méditerranéen » pourrait bien être une version intuitive de ce que la science redécouvre aujourd’hui. Pour les organisations, cela pose une question simple : jusqu’où peut-on adapter les horaires et les charges de travail aux cycles naturels, plutôt que d’imposer des cadences uniformes déconnectées du réel ?

L’architecture temporelle des villages corses et le temps communautaire

Les villages corses offrent un exemple frappant de ce que l’on pourrait appeler une architecture temporelle. La place centrale, l’église, le café, la mairie, les bancs à l’ombre des platanes structurent non seulement l’espace, mais aussi le temps : messes, marchés, discussions de fin d’après-midi, fêtes patronales rythment la vie collective. Le temps communautaire prend le pas sur le temps strictement individuel, et cela a un impact direct sur la façon dont les décisions se prennent et les projets se construisent.

Ce « temps partagé » peut sembler dilué, car les échanges sont longs, parfois informels, souvent répétés. Mais il produit une forme de cohésion sociale qui facilite ensuite la mise en œuvre des décisions, notamment lorsqu’il s’agit de gérer des ressources communes (eau, pâturages, forêts) ou de faire face à des crises (incendies, tempêtes). Pour les organisations modernes, s’inspirer de cette architecture temporelle, c’est par exemple prévoir des temps réguliers de discussion collective, non seulement pour informer, mais pour co-construire les orientations.

Les pratiques pastorales sardes et leur temporalité millénaire

En Sardaigne, le pastoralisme ovin et caprin repose sur des transhumances et des circuits de pâturage qui s’inscrivent dans une temporalité millénaire. Les bergers suivent des itinéraires saisonniers, ajustés au fil des siècles en fonction des variations climatiques, de la disponibilité de l’eau et des accords entre communautés. Ici, le temps se compte en saisons, en générations, voire en « mémoires de sécheresse » : on se souvient des années difficiles pour adapter les déplacements du troupeau.

Ce modèle montre qu’une gestion lente et cumulative du temps peut être d’une extraordinaire efficacité pour préserver les ressources et garantir la continuité économique. Plutôt que de chercher à maximiser chaque année la production de lait ou de viande, les communautés sardes pensent en équilibre durable du système pastoral. Pour les entreprises, cette approche questionne la logique de croissance permanente : et si l’efficacité durable passait par une alternance assumée entre périodes d’expansion, de consolidation et de régénération ?

Les paradoxes d’efficacité dans les micro-états insulaires performants

Toutes les îles ne sont pas associées à la lenteur. Certains micro-États insulaires figurent parmi les économies les plus dynamiques du monde, avec des niveaux d’infrastructures, de productivité ou de spécialisation remarquables. Ces cas montrent qu’il est possible de conjuguer une culture du temps nuancée avec des exigences élevées de performance. L’insularité devient alors un laboratoire où se bricolent des compromis originaux entre tradition et modernité.

Le modèle économique accéléré de singapour malgré sa culture asiatique contemplative

Singapour est souvent citée comme un modèle de rapidité économique : en quelques décennies, la cité-État est passée d’un port colonial à un hub financier et logistique mondial. Pourtant, elle s’inscrit dans un contexte culturel asiatique où les philosophies confucéennes et bouddhistes valorisent la patience, la réflexion et la recherche d’harmonie. Comment ce territoire insulaire a-t-il réussi ce mariage entre lenteur intérieure et vitesse extérieure ?

La réponse tient en partie dans sa gestion stratégique du temps collectif : planification à très long terme (plans de développement sur 20 ou 30 ans), investissements massifs dans l’éducation, acceptation d’une discipline sociale forte pour permettre des décisions rapides. Singapour illustre ainsi qu’une société peut être « lente » dans la maturation de sa vision, mais « rapide » dans l’exécution, une leçon précieuse pour toutes les organisations qui veulent concilier réflexion de fond et agilité.

La productivité maritime islandaise et ses protocoles de pêche optimisés

L’Islande, déjà évoquée pour sa culture du stockage, est aussi un champion de la productivité maritime. Grâce à des systèmes de quotas individuels transférables, des technologies de pointe pour le suivi des stocks de poissons et une flotte hautement spécialisée, le pays a réussi à concilier exploitation intensive et relative durabilité de la ressource. Le temps de pêche est millimétré, les escales sont optimisées, les chaînes de froid parfaitement coordonnées.

Pourtant, cette efficacité ne s’est pas construite en un jour. Elle résulte de décennies de négociations, de conflits parfois, et de révisions successives des règles. Là encore, on retrouve un paradoxe insulaire : longue délibération, exécution rapide. C’est exactement le type de temporalité que recherchent aujourd’hui les organisations confrontées à la crise climatique : prendre le temps de redéfinir les règles du jeu, puis déployer rapidement les solutions adoptées.

L’industrie touristique mauricienne et sa synchronisation interculturelle

À l’île Maurice, l’industrie touristique a dû apprendre à se synchroniser avec des temporalités très différentes : celle des visiteurs européens en quête de vacances cadrées, celle des travailleurs locaux imprégnés d’une culture de la relation et de la convivialité, et celle des cycles climatiques tropicaux. Le résultat est une forme de bilinguisme temporel : à l’extérieur, tout semble fonctionner sur des horaires stricts (check-in, excursions, transferts), tandis qu’en coulisse, l’organisation laisse une place importante à l’improvisation et à l’ajustement.

Ce modèle montre qu’il est possible de gérer plusieurs « couches de temps » simultanément, comme on superpose des calques sur une carte. Une entreprise qui opère à l’international peut s’inspirer de cette approche : maintenir des standards de ponctualité pour les interactions critiques, tout en reconnaissant que dans certains contextes, la création de valeur passe par des temps de relation plus souples et plus longs.

Les infrastructures numériques aux bermudes : rapidité technologique et lenteur sociale

Les Bermudes disposent d’infrastructures numériques de pointe, indispensables à leur rôle dans la finance internationale et l’assurance. Connexions haut débit, data centers, services en ligne sophistiqués : tout semble indiquer une temporalité ultra-accélérée. Pourtant, la vie sociale sur l’archipel reste marquée par une certaine lenteur : forte sociabilité de voisinage, importance des événements communautaires, attention portée au paysage et au littoral.

Ce contraste illustre une tendance que beaucoup d’organisations cherchent à atteindre : séparer le temps technologique du temps humain. Autrement dit, laisser les systèmes fonctionner en continu et à grande vitesse, tout en préservant pour les équipes des rythmes soutenables, des temps de respiration et des espaces de délibération. Les Bermudes prouvent qu’une île peut être à la fois un nœud ultra-rapide dans le réseau mondial, et un lieu où l’on prend encore le temps de discuter au coin de la rue.

Les stratégies cognitives insulaires pour conjuguer délibération et réactivité

Au-delà des infrastructures et des pratiques matérielles, les sociétés insulaires développent des stratégies cognitives particulières pour gérer le temps. Il s’agit de façons de penser, de décider et de réagir qui permettent de concilier lenteur de la réflexion et rapidité de l’action lorsque la situation l’exige – par exemple face aux cyclones, aux tsunamis ou aux ruptures d’approvisionnement. Ces stratégies, étudiées par les géographes et les anthropologues, peuvent directement inspirer la gestion de projet et la gouvernance dans les organisations.

La prise de décision collective dans les conseils villageois samoan

Dans de nombreux villages de Samoa, les décisions importantes se prennent au sein du fono, le conseil des chefs et des représentants de familles. La délibération peut être longue, rythmée par des discours, des silences, des rituels de partage de kava. De l’extérieur, ce temps paraît dilaté ; de l’intérieur, il est extrêmement structuré, chaque intervention étant codée par le statut social, l’âge et la fonction du locuteur.

Ce processus produit des décisions qui, une fois actées, sont largement acceptées et donc appliquées rapidement par l’ensemble de la communauté. On retrouve ici une logique que les chercheurs en gouvernance appellent « slow democracy » : ralentir la phase de discussion pour accélérer la mise en œuvre. Pour vous, cela peut signifier organiser de véritables temps de co-construction avec vos équipes, plutôt que des réunions expéditives suivies de résistances silencieuses.

Les méthodologies de gestion de crise cyclonique à la réunion et en guadeloupe

À La Réunion et en Guadeloupe, la gestion des cyclones repose sur des protocoles très clairs, testés et répétés régulièrement. Les phases d’alerte (vigilance, alerte orange, alerte rouge) déclenchent automatiquement des séries d’actions : fermeture des écoles, sécurisation des chantiers, mise à l’abri des bateaux, activation des centres de crise. Une fois l’alerte donnée, tout va vite, parfois en quelques heures.

Mais cette réactivité n’est possible que parce qu’un travail de préparation lente a été mené en amont : sensibilisation des populations, exercices réguliers, mise à jour des plans communaux de sauvegarde, intégration des savoirs locaux sur les zones les plus exposées. C’est l’illustration parfaite d’un principe que les insulaires connaissent bien : on ne gagne du temps en situation de crise que si l’on a accepté d’en investir avant. Pour les organisations, cela se traduit par l’importance de scénariser les crises possibles et de répéter les procédures avant qu’elles ne soient nécessaires.

L’agilité entrepreneuriale dans les startups baléares face aux contraintes logistiques

Dans les îles Baléares, un écosystème de startups a émergé ces dernières années, notamment dans le tourisme, la mobilité et les services numériques. Ces jeunes entreprises doivent composer avec des contraintes logistiques fortes (coût des transports, saisonnalité extrême, dépendance à la connectivité numérique) qui les obligent à être agiles par design. Leur rapport au temps est donc hybride : cycles de développement rapides pour tester des idées, mais planification longue pour absorber les fluctuations saisonnières.

Beaucoup adoptent des stratégies inspirées du « slow tech » : plutôt que de brûler du capital pour croître à toute vitesse, elles cherchent un ancrage durable dans le tissu local, en ajustant leur tempo à celui des habitants et des visiteurs. Pour vous, observer ces startups baléares, c’est comprendre qu’agilité ne rime pas forcément avec précipitation, mais avec la capacité d’ajuster en permanence la vitesse de développement au contexte réel.

Les enseignements contemporains du rapport insulaire au temps pour les organisations modernes

À l’heure où les entreprises et institutions cherchent à concilier performance, bien-être et durabilité, le rapport insulaire au temps offre un laboratoire d’idées. De la Polynésie à la Méditerranée, des Orcades à la Réunion, nous retrouvons des constantes : valorisation des cycles plutôt que de la ligne droite, importance des temps communautaires, nécessité de préparer longtemps en amont les moments de crise, capacité à superposer plusieurs vitesses de fonctionnement. Comment traduire ces intuitions en pratiques concrètes pour les organisations modernes ?

L’application du modèle « slow productivity » inspiré des îles orcades

Les îles Orcades, au nord de l’Écosse, combinent un rythme de vie paisible avec une activité culturelle, artisanale et énergétique (éolien, recherche marine) intense. Les habitants y pratiquent sans le nommer une forme de slow productivity : ils concentrent leur attention sur un nombre limité de projets à la fois, acceptent des temps de maturation plus longs, mais recherchent une qualité élevée et une utilité réelle pour la communauté.

Transposé dans une organisation, ce modèle inviterait à limiter le nombre de projets simultanés par personne, à allonger légèrement les délais pour permettre un travail de fond, et à mesurer la performance non seulement en termes de volume produit, mais aussi de durabilité des résultats. En pratique, cela peut passer par la réduction des réunions inutiles, la création de « plages de concentration » dans les agendas et l’acceptation que tout ne soit pas urgent – une révolution silencieuse inspirée par des îles battues par le vent.

La résilience opérationnelle des entreprises madériennes face à la discontinuité

À Madère, la topographie escarpée, la dépendance aux importations et la vulnérabilité aux aléas climatiques ont poussé les entreprises locales à développer une forte résilience opérationnelle. Cela se traduit par des plans de continuité d’activité robustes, une diversification des fournisseurs, une capacité à basculer rapidement d’un canal de distribution à un autre (tourisme, exportation, marché local) en fonction des circonstances.

Pour imiter cette souplesse, une entreprise continentale peut se poser une série de questions simples mais décisives : quels sont nos « ports » critiques (fournisseurs, systèmes, compétences) ? Que se passe-t-il si l’un d’eux ferme pendant une semaine, un mois, un an ? Avons-nous des scénarios alternatifs prêts à être activés ? Madère montre que la discontinuité, lorsqu’elle est anticipée, cesse d’être un drame pour devenir un paramètre de gestion parmi d’autres.

Les protocoles de travail asynchrone adaptés des communautés des îles lofoten

Enfin, les communautés des îles Lofoten, en Norvège, fournissent un modèle particulièrement intéressant pour penser le travail asynchrone. Entre longues nuits d’hiver, étés ensoleillés presque en continu, activités de pêche aux horaires irréguliers et développement du télétravail, les habitants ont appris à désynchroniser certaines tâches sans perdre la cohésion collective. Tout le monde ne travaille pas au même moment, mais des points de contact réguliers, physiques ou numériques, assurent la coordination.

Pour les organisations distribuées, c’est une source d’inspiration directe : accepter que les équipes ne soient pas toutes connectées en même temps, privilégier des outils de communication écrits et traçables, instaurer quelques rendez-vous communs forts (hebdomadaires ou mensuels) qui jouent le rôle de ces rituels insulaires de synchronisation. En somme, il s’agit de passer d’une obsession de la simultanéité à une maîtrise de l’asynchronicité, comme ces îles qui ont appris depuis longtemps à naviguer entre nuit polaire et soleil de minuit.